Fossé entre Redevabilité et Réparation

Author(s): Fatoumata Kiné Niang Mbodji
Date: 21 April 2026
Country: Senegal
Language: Français

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Version anglaise ici.

 

Bargny, cette cité côtière historique située à seulement 35 kilomètres au sud de Dakar, n’est pas qu’une simple extension urbaine de la capitale sénégalaise. C’est avant tout le sanctuaire d’une culture léboue millénaire et le cœur battant d’une économie séculaire entièrement tournée vers l’océan Atlantique.

Dans cette localité, la pêche artisanale ne constitue pas seulement une activité parmi d’autres ; elle est le pilier inébranlable de l’existence humaine, sociale et spirituelle, représentant entre 70 % et 80 % de l’activité économique globale de la commune. Si environ 20 % de la population masculine pratique l’activité de pêche en haute mer, la structure locale présente une dépendance systémique à cette filière, dont les revenus garantissent la subsistance de plus de 40 % de l’ensemble des habitants.

Au centre de ce système complexe et vital se trouve le site de Khelcom, un espace de travail essentiel où des milliers de femmes exercent le métier de transformatrices de poisson. Ces femmes, véritables gardiennes de la sécurité alimentaire et piliers financiers de leurs foyers, assurent la valorisation des produits de la mer et irriguent l’économie locale. Pourtant, depuis plus d’une décennie, ce poumon social et économique est étouffé par l’ombre massive et menaçante de la centrale à charbon de Sendou, un projet industriel qui a radicalement altéré le destin de la communauté.

Expropriation de terrains pour la construction d’une centrale à charbon

Le projet de la centrale à charbon de Sendou, lancé officiellement en 2009 sous l’impulsion de l’État pour répondre au déficit énergétique chronique du Sénégal, a mobilisé des capitaux internationaux colossaux, promettant la modernité au prix d’un lourd tribut local. Ce financement complexe a réuni plusieurs institutions de poids, notamment la Banque Africaine de Développement (BAD) avec une enveloppe de 60 millions d’euros, la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) pour 39,3 millions d’euros, ainsi que la CBEAO pour 14,8 millions d’euros et le FMO néerlandais pour 35 millions d’euros.

Si l’objectif affiché était l’utilité publique et la souveraineté énergétique, la mise en œuvre concrète sur le terrain a pris les traits d’une dépossession systématique et brutale pour les habitants de Bargny. Pour bâtir cette infrastructure imposante s’étalant sur 27 hectares, l’État sénégalais a fait valoir la loi n° 76-67 du 2 juillet 1976 relative à l’expropriation pour cause d’utilité publique. Cette manœuvre juridique a permis de reprendre à la communauté 1433 parcelles d’habitations.

Ce foncier ne représentait pas de simples terrains vagues en attente de construction il s’agissait de la zone de recasement vitale, l’unique espoir de relogement pour des milliers de familles déjà durement frappées par l’érosion côtière galopante. Aujourd’hui, le constat est d’une violence rare : ces parcelles ont été arrachées à leurs propriétaires sans qu’aucune indemnisation préalable, juste ou adéquate n’ait été versée, plongeant les résidents dans une incertitude totale.

Pour les femmes transformatrices de Khelcom, dont l’espace de travail jouxte directement l’enceinte de la centrale, le problème dépasse largement la seule question du titre foncier. La centrale de 120 MW, conçue pour fonctionner au charbon, nécessite la combustion d’environ 386 000 tonnes de charbon par an. Une telle activité industrielle génère des émissions nettes annuelles colossales, évaluées à 964 554 tonnes d’équivalent CO2. À titre de comparaison historique, cette infrastructure représentait à elle seule près de 27 % des émissions totales de gaz à effet de serre du Sénégal en 1995.

Cette pollution massive ne reste pas confinée dans l’enceinte de l’usine: elle se propage dans l’air, s’infiltre dans les sols et pollue les eaux de rejet. Pour les transformatrices, les conséquences sont immédiates : la cendre et les particules fines gâtent le poisson séché sur les claies, dépréciant la qualité des produits et réduisant les revenus. Plus grave encore, l’exposition constante à ces fumées toxiques expose les femmes à des maladies respiratoires et dermatologiques chroniques, tout en déstabilisant l’écosystème marin côtier dont dépend la disponibilité même du poisson qu’elles transforment.

Transformatrice du poisson à Bargny, avec le projet de la centrale à charbon de Sendou en arrière-plan
(Crédit : Fatoumata Kiné Niang Mbodi)

Face à ce danger réel pour leur environnement, leur santé et leurs moyens de subsistance, les communautés de Bargny, accompagnées par l’organisation SynDev, anciennement Lumière Synergie pour le Développement (LSD), se sont alliés pour exiger la redevabilité des acteurs impliqués.

En mai 2016, LSD a déposé une plainte officielle auprès des mécanismes indépendants de recours de la Banque Africaine de Développement et du FMO. Ces mécanismes ne sont pas des tribunaux, mais des bureaux internes chargés de vérifier si les banques ont respecté leurs propres normes sociales et environnementales lors de l’octroi des prêts. Après des années d’enquêtes minutieuses et de visites sur le terrain, ces instances ont officiellement reconnu des enjeux majeurs de non-conformité. En 2019, la BAD a publié un rapport d’audit accablant confirmant que les règles de protection des populations n’avaient pas été appliquées, ce qui a forcé l’institution à valider un plan d’action correctif. Depuis 2020, des rapports de suivi sont publiés régulièrement pour mesurer les progrès. Les femmes de Khelcom se sont érigées en véritables sentinelles de ce processus, participant à chaque mission d’inspection pour témoigner de leur réalité.

Dix ans entre la reconnaissance des responsabilités et la réparation

Pourtant, malgré cette reconnaissance institutionnelle des fautes commises, le changement tangible se fait toujours attendre. C’est ici que se cristallise ce que nous appelons le « Fossé entre Redevabilité et Réparation ». Ce délai de dix ans correspond au cycle de passage de l’adolescence à l’âge adulte pour toute une génération qui, durant cette période d’inertie administrative, a vu son tissu social durablement altéré. La baisse structurelle des revenus des transformatrices a rompu les mécanismes de solidarité intergénérationnelle, les familles n’étant plus en mesure de financer l’éducation ou l’insertion des jeunes. Cette précarité, aggravée par un désintérêt pour des métiers de la pêche désormais perçus comme insalubres sous l’influence de la centrale, pousse une part croissante de la jeunesse vers l’émigration clandestine. Dans l’univers de la finance de développement, ce paradoxe est une avec une blessure ouverte : les populations épuisent leurs ressources pour obtenir une reconnaissance officielle des préjudices subis, sans que celle-ci ne déclenche d’actions concrètes alors que les trajectoires de vie sont définitivement brisées par l’attente.

Loin de résorber cette fracture humaine, le processus institutionnel s’est encore dégradé avec l’annonce, le 25 avril 2025, de la cession de l’intégralité des prêts du FMO à Kebe Capital, une entreprise privée. Cette sortie du projet par le FMO, présentée comme responsable, constitue en réalité une défaillance majeure dans la chaîne de responsabilité. En se désengageant financièrement avant d’avoir résolu les griefs de la plainte de 2016, le FMO abandonne les communautés à leur sort face à un repreneur privé qui, contrairement aux banques de développement, n’est soumis à aucune politique de redevabilité publique ni aux mécanismes de recours indépendants. L’investisseur quitte ainsi la scène sans fournir de garantie de réparation durable, laissant derrière lui des mesures correctives inachevées. La mission de suivi de juin 2025 ne peut donc plus être un simple exercice formel ; elle doit dénoncer cette stratégie d’évitement où la “diligence post-désengagement” invoquée par les banques risque de rester un concept théorique si aucune pression n’est exercée pour transférer les engagements initiaux de manière contraignante au secteur privé.

Deux piliers indissociables de la réforme

Pour mettre fin à cette situation d’impunité où la reconnaissance des torts ne débouche jamais sur une restauration des droits, je propose deux piliers de réforme indissociables.

Le premier pilier repose sur la prévention par le droit de dire non. Pour éviter que le cycle du litige ne s’enclenche, il est impératif de transformer le système actuel de simple “consultation” — souvent réduit à une formalité administrative a posteriori — en une obligation de résultat. Nous dénonçons l’obsolescence des méthodes actuelles de validation des Études d’Impact Environnemental et Social (EIES), qui ne requièrent pas l’adhésion de la majorité de la population impactée pour être validées. De plus, malgré le respect de la souveraineté des États, il est inadmissible que, dans le cadre de projets publics, le client puisse produire ses propres études d’impact sans une supervision rigoureuse et indépendante de la banque. Les institutions financières disposent de systèmes de sauvegarde solides sur le papier, mais leur application est vidée de sa substance lorsque le promoteur est à la fois juge et partie. Nous préconisons donc que le Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP) devienne une condition d’éligibilité contraignante, rendant au “NON” des populations sa valeur souveraine et forçant les banques à assumer leur rôle de superviseur dès la phase de conception.

Le second pilier constitue le levier de la réparation par la conditionnalité financière. Puisque le cas de Sendou démontre que les audits de conformité ne suffisent pas à contraindre les acteurs à agir, il faut passer à la sanction systémique. Nous militons pour le conditionnement strict de tout nouveau financement octroyé par les Banques Multilatérales de Développement (BMD). Concrètement, aucun État ni aucune entreprise privée ne devrait pouvoir solliciter de nouveaux crédits auprès de ces institutions tant qu’un litige grave sur un projet de Catégorie 1 n’a pas été résolu de manière satisfaisante pour les plaignants. Ce mécanisme de “bloque-crédit” est le seul capable de transformer la redevabilité théorique en réparation effective : en empêchant l’accès à de nouveaux capitaux et en interdisant les sorties de projets tant que le passif n’est pas soldé, on empêche que la “dette de réparation” ne soit diluée ou cédée à des entités privées comme Kebe Capital.

Le cas de Sendou révèle une défaillance structurelle des mécanismes de sauvegarde des Banques Multilatérales de Développement (BMD) : l’incapacité de convertir un constat de non-conformité en mesures de réparation tangibles. Ce « fossé entre redevabilité et réparation » (accountability-to-remedy gap) expose une asymétrie de pouvoir brutale où l’institution valide ses manquements par des rapports d’audit, sans pour autant restaurer les droits violés des communautés. À Bargny, cette inertie institutionnelle agit comme un multiplicateur de précarité, accélérant la désagrégation du tissu social et poussant la jeunesse vers l’exode. La lutte pour la justice climatique à Khelcom ne peut plus se contenter de processus de médiation sans fin. Elle exige une réforme radicale des cadres opérationnels des banques afin que la réparation devienne une obligation légale et financière, et non une option discrétionnaire. Tant que le “développement” sera synonyme de dépossession impunie pour les communautés, il demeurera une menace directe pour la résilience locale. La crédibilité des institutions internationales se joue ici : dans leur capacité à passer de la rhétorique du droit à l’effectivité de la réparation.

À PROPOS DES MOT-CLÉS DE LA RESPONSABILITÉ

Les termes clés dans le domaine de la responsabilité ont souvent des significations différentes selon les acteurs, les contextes et les langues. Le blog Accountability Keywords analyse “ce qui compte” comme responsabilité, en examinant les significations et les usages de termes largement utilisés et proposés  “accountability keywords”. Il s’appuie sur un dialogue avec des dizaines de chercheurs et de praticiens du monde entier. Le blog est associé à un document de travail sur la responsabilité et à plus de 40 articles qui réfléchissent sur les significations et l’usage des mots-clés dans leurs propres contextes et langues. Pour partager un article sur un mot-clé qui vous intéresse, envoyez-nous une proposition à   arc@american.edu.

INFORMATION SUR L’AUTEURE

Fatoumata Kiné Niang Mbodji

Fatoumata Kiné Niang Mbodji est chargée de communication et de plaidoyer au sein de l’ONG SynDev, anciennement Lumière Synergie pour le Développement (LSD). Membre du Groupe de travail international des défenseurs et du Réseau des mécanismes indépendants de responsabilisation (IAMNET), elle travaille au renforcement des capacités des ONG africaines en matière de mécanismes de responsabilisation des banques multilatérales de développement. Elle aide les communautés à faire valoir leurs droits et à promouvoir une transition énergétique équitable. Pour plus d’informations : www.lsdsenegal.org et LinkedIn.

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